Kolkata in my mind.  Par Thibaud Leblanc.

On revient souvent de voyage ressourcé. Parfois on en revient changé. Il y a des voyages qui s’ancrent en vous. Ils s’immiscent dans votre manière d’être, imprègnent votre vision du monde. Ceux-ci changent non seulement le regard que vous posez sur votre vie, là, sous vos yeux, autour de vous, mais aussi et surtout sur celle des autres ici et ailleurs. Voyager, c’est toujours changer notre vie mais c’est parfois changer le regard que l’on porte sur celle des autres. Et changer le regard que l’on pose sur les autres c’est changer leur vie. 

Il y a d’abord la découverte : l’étranger face à l’étranger ; découvrir tout un monde qui n’est pas le mien et tenter de le comprendre, l’apprivoiser ; commencer à le comprendre puis surtout comprendre que c’est lui qui nous apprivoise. Découvrir une nouvelle culture ce n’est finalement pas l’observer, la décortiquer. C’est s’y abandonner, laisser nos certitudes, nos habitudes et tout ce qui nous fait pour la laisser faire elle. Alors, seulement lorsque l’on s’abandonne aux bras de cette nouvelle culture, que l’on franchit le pas, la découverte s’arrête et le changement opère. C’est ainsi que l’on reviendra remodelé, au moins quelques semaines au plus, quelques mois, vivre dans notre ancien moule. Il n’y a dès lors pas de fin à ce voyage.

Calcutta fut pour moi de ces voyages.

Le changement qu’apporta ce voyage fut pour moi quelque chose que l’on peut trouver partout ailleurs. Ce changement là ne requiert pas de traverser le monde jusqu’aux contrées les plus exotiques, chacun peut le trouver où il le souhaite, et, je pense, où la vie le mènera. Pour ma part, je l’ai trouvé à bien des longitudes de là. Ce changement est le fait d’avoir appris à regarder la réalité en face. 

Et pour moi, regarder la réalité en face, ce fut de me tenir debout face à cet enfant appuyé sur une hésitante béquille en bois et ne pas regarder sa jambe amputée mais son sourire. 

Regarder cette réalité, sa réalité, sans sourciller, frémir, ou même y penser. Juste lui rendre son sourire, sincèrement, aussi chaleureusement qu’il me l’offrit. Car cela n’a rien d’une épreuve c’est une immense bouffée de bonheur et, en y repensant, de soulagement. Le soulagement d’enfin mieux comprendre que la gêne n’est qu’une peur maîtrisable. Cela ne demande pas du courage mais de comprendre. Faire face à sa réalité et la partager plutôt que de la fuir d’un sourire ou d’un regard gêné. Ces deux très courtes semaines furent à l’image de cette rencontre. Découvrir une nouvelle réalité, bien loin de la mienne et la laisser entrer un peu dans la mienne. Partager un peu de mon monde, découvrir beaucoup d’un autre. Faire face à « la » Réalité, cette somme sans fin de vies, de visions, de petits mondes, qui bout à bout nous aident à mieux saisir le tout.

Ainsi en découvrant et en partageant toujours un peu plus, je me mis à penser que tout ce qui nous fait peur, culpabiliser, angoisser au quotidien n’est qu’apparence. En effet la pauvreté, la violence, la différence où qu’elles soient ne sont-elles pas seulement la face visible et choquante de la vie de ceux qui nous sont lointains ? La part la plus visible cachant à notre vue et surtout à notre connaissance l’essentiel de ces vies. Une enveloppe au dessus de leur bonheur, notamment. Leurs bonheur tout d’abord car j’ai pu découvrir sous la pauvreté, la crasse et les difficultés du quotidien une joie et une soif de vivre inouïe. Mais pas uniquement leur bonheur ; sont aussi ainsi cachées leur richesse, leur culture, leur peine, leur vision des choses, leur réalité en bref. Faire face à la réalité c’est ainsi aller découvrir celle de toutes ces personnes. Partager leurs joies comme leurs difficultés et ainsi apprendre à mieux les aider et apprendre d’eux.

Découvrir vraiment qui sont ces indiens, ces handicapés, ces étrangers, ces inconnus, ces pauvres, cette personne qui me fait face ou celle que je ne croiserai jamais qui partage le même monde mais pas la même vie.

 

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